Yves Grenet

YVES GRENET

vit et travaille à Bruxelles

Dans plusieurs travaux, Yves Grenet aménage des condensés ou des précipitations de la nature. Ainsi, cet essaim d’abeilles réparti sur un sol de béton nappé de miel. Les abeilles sont piégées et saoulées à leur nectar comme Narcisse demeurait les yeux ravis et rivés à sa doublure. De même que la nature entrave le mouvement du poème et convertit son foisonnement de rameaux en signaux parallèles, en une ponctuation inflexible dont les divers gazouillis, feulement, caquètement et jusqu’au bruissement furtif des mulots dans les feuilles, se disputent les intervalles, Yves Grenet à son tour capture la nature dans un plan ou une pièce, il en grossit le trait, mais aussi bien il en affûte la pointe sèche, c’est à dire qu’il ramène son mouvement apparent à sa vérité d’image.

Ce tapis d’abeilles est cependant, est d’abord, dans son étalement fruste, une sorte de mausolée collectif mais d’une épaisseur presque nulle et sans le moindre ajout, un cercueil où les hôtes rayés s’allument et s’éteignent comme des lampes et dont le coffrage surtout n’est rien d’autre que le capital renversé, l’étrange continent jauni dont leur existence ouvrière fut tout à fois la découverte et le rapiècement.

Ce que la nature déploie dans l’espace et le temps et le plus souvent à l’abri de nos regards, qui sont ailleurs ou comme celui de l’apiculteur, sur place mais voilé, Yves Grenet en produit le soudage, mais ce n’est pas un aplatissement, c’est un ou ce sont plusieurs soulèvements, le soulèvement du plancher, un levage du bitume à hauteur des fleurs, un soulèvement du coeur aussi, et comme dans les films où le sol littéralement se dérobe, la révélation d’une profondeur. Cette profondeur n’est pas une profondeur à explorer mais une profondeur qu’on entrevoit comme dans l’enfance, lors des visites scolaires dans les usines alimentaires, les grands rouages et les cuves que traversent pour venir à l’existence un biscuit, une barre de chocolat et même le plus apparenté aux étincelles de la magie, avec ses reflets argentés hypnotiques et son arôme de vanille, le sucre impalpable.

D’autres oeuvres obéissent à cette logique de condensation. Ce qui est communément dispersé, l’artiste le produit comme grappe, et ce qui spontanément pousse en grappes, il en presse le jus.

Ainsi les mouches qui normalement grésillent dans l’univers, partout où quelque chose fermente, où une créature défèque, Yves en a regroupé les larves dans une petite chambre vitrée. Les mouches ne mutèrent pas, mais au bout de quelques jours d’éclosion effrénée – et c’est ici que l’axiome ovidien se vérifie - le voisinage immédiat, ambassadeur des normes, de la mesure, de la température moyenne du sang, fit arrêter l’exposition, au motif que ce pullulement visuel et
sonore passait toutes les bornes claires et en quelque sorte leur jetait une ombre.

Les mouches sont crochetées dans l’espace comme des notes, des noires sans tonalité ni portée, comme si Yves Grenet s’était emparé d’une partition à cadence fixée, du genre de la marche, et par une insufflation de panique, en avait dérouté les rangs.

Les mouches sont des charognards minuscules qui évacuent la merde, le moisi, le pus. Elles sont affectées, comme Narcisse dans la séquence de chasse, aux tâches ménagères. Ce n’est pas comme les abeilles, qui sont la vraie classe ouvrière, ou les ouvrières de classe, et dont les petites mains valent de l’or, ou la trompe aspiratoire du miel, mais plutôt ce que Marx appelait le Lumpen, dont il se méfiait comme de la peste, ou comme de mouches, qui en sont les messagères physiques et le bourdon sonore. Ici elles ne sont rien d’autre que cette pulvérulence dans une pièce claire, où pixel par pixel, elles composent un panneau orageux ou un film documentaire sur la tombée du soir.

Mais puisqu’on a évoqué les mythes, et incidemment les mythes grecs, on ne peut passer sous silence leur office dans l’Orestie revisitée par Sartre, et où les mouches, remplaçant les antiques Erinyes, escortent l’âme fautive.

Dans l’installation d’Yves Grenet, l’âme est séparée de son harcèlement par une cloison, mais une cloison en verre, de telle sorte que, pour l’oeil, bien que la vitre se maintienne, la séparation se brise. L’âme voit son remords écarté à une lamelle d’elle-même, comme il y a près d’un demi-siècle, sous l’impulsion du subrécargue Guy Debord et de ses coups de rame dans l’eau noire, elle se croyait mortellement atteinte et amputée des joies. Cette nuée séquestrée et cependant virtuellement envahissante, on se dit qu’elle finirait bien, comme les tempêtes, ou le passage des camions, par faire trembler la vitre. Et en effet, la vitre, elle finit par trembler et elle finit même par communiquer son tremblement au regardeur, moyennant quoi, comme les Erinyes à la fin de l’Orestie se changeaient en Euménides, c’est à dire en Bienveillantes, elles restituent à l’âme sa vibration, vibration dont Zénon d’Elée, après avoir décoché une flèche, avait noté les deux propriétés à la suite : immobile, en plein vol.

Daniel Franco (Extrait de CHROMA)

 

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"Le guet miroir", Yves Grenet, "Rideaux sur Loire", 2009

 

Site internet : http://www.galeriechezvalentin.com/fr/artistes/yves_grenet/works/

 

 

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