Véronique Boudier

Véronique Boudier

Vit et travaille à Bruxelles

 

Le rideau ou les petits riens

Mon Père est mort il n’y a pas longtemps. J’ai hérité des rideaux de sa salle à manger parce qu’ils m’ont servi à emballer d’autres objets à lui, afin de les transporter chez moi. J’ai pensé à eux, devenus enveloppes, pendant le voyage. Pas assez. À l’arrivée, j’ai été prompte à les passer à la machine à laver; ils ne l’avaient pas été depuis le début de la maladie. C’est en les voyant sécher, que j’ai songé qu’il aurait fallu les garder, avec la grisaille de l’année. Je les ai pliés dans un sac plastique, rangés propres sur l’étagère près de mon bureau. J’ai pensé à lui.

Depuis que je suis à Bruxelles, je photographie de temps en temps, la fenêtre de la grande salle de notre appartement, qui offre par-delà la vitre, la vision de la façade en brique, très proche, de l’immeuble d’en face. Lors de ma dernière prise de vue, Marin, regardait pour la première fois « Fenêtre sur cour » qui passait sur TCM. J’ai profité de la bande sonore comme d’une musique, pendant le temps de pose. Contamination ou pas, « Fenêtre sur rideau » est arrivé comme titre, comme densité.

« Fenêtre sur rideau » serait devenu Le rideau, si, un événement pensé en urgence, appelé « La distinction observée » n’avait pas modifié sa destinée. Soirée, événement soulignant le passage d’un lieu à l’autre, le déménagement du 525 Chaussée de Waterloo à Mamaplank, où je suis maintenant. Ce soir-là, « La distinction observée » a ravi « Fenêtre sur rideau » à Candes Saint Martin.

« Fenêtre sur rideau » m’a poursuivi. Ballade dans la ville avec mon appareil photo, prise de fenêtres, de vitrines, clichés rapides par les fenêtres ouvertes des rez-de-chaussée, hall, cuisines, salle à manger. Puis j’ai délaissé l’appareil, oublié les trous des murs à regarder. J’ai marché sans objectif. Une fenêtre, pourtant, photographiée avant, m’a fait rêver. Ses vitres un peu miroir reflétaient une fenêtre de l’immeuble d’en face, presque identique. Je me suis tournée pour la voir, elle ne ressemblait pas à son image. Le jeu était trouble, amoureux, la réalité perdue. Puis son académisme mystérieux, surpris, m’a ennuyé en 3 jours.

Je n’ai plus pensé au rideau le jour. Seulement la nuit. Je souffrais de l’oubli de certains. Et Cindy m’a demandé : « Alors ce rideau sur cour ? »

Blanche, une étoffe a volé, loin, sur la photographie de la fenêtre reçue et choisie par mail comme mienne pour l’été. Il volait dans la rue, long comme une anguille, attachée à la fenêtre. En bas, en assez gros, en or ou noir, ma signature. Un peu à la James Lee Bayers, magique. J’ai dit à Cindy, très vite, que la signature allait disparaître, à battre le goudron, à se ruer sur les crépis. Que le rideau ne serait à la fin, qu’une harde, un bout de nylon filé dans la rue. Cindy a trouvé la proposition intéressante, Yves aussi, moi aussi. Doute rapide d’instinct : radical, prétentieux, audacieux, rebelle ? Juste signer, la légèreté est invisible. James Lee Bayers a disparu du haut de la montagne, Georges Mathieu est apparu, bras croisés sur sa poitrine posant devant sa toile. Mais maintenant, à l’écrire, l’envie me revient  de le voir prendre la rue, en vrai.

La semaine dernière, j’attendais depuis un moment à la poste d’Anderlecht, afin de retirer des lettres recommandées, que je savais ne pas être des lettres d’amour. La femme devant moi, est belle, juteuse, calme, elle ne souffle pas d’impatience. Elle ressemble à Ava Gardner dans Mogambo. J’essaye de voir son profil, sans qu’elle me voit. Elle me fait penser à un paysage, un espace panoramique. Puis, voile, voilage, écran. Le rideau est tiré de l’intérieur. Un corps nu éclairé par une lumière électrique à l’arrière, bouge, danse peut-être, sachant que je regarde de la rue. L’idée m’a paru comique, mais j’avais le temps, et je me sentais doucement humide. J’avais mon appareil avec moi. Et elle  m’a parlé. 

 

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 "Le rideau ou les petits riens", Véronique Boudier, "Rideaux sur Loire", 2009  

 

Site internet : http://www.galeriechezvalentin.com/fr/artistes/veronique_boudier/works/

 

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